Compte rendu du débat

Publié le 30 mai 2011


Dans les années 1970, les fumées d’usines témoignaient d’une activité industrielle, aujourd’hui, elles signifient pollution ». Avec le développement de la conscience environnementale, la société pose un regard de plus en plus critique sur la science et les industries qui l’utilisent. Les événements autour des nanotechnologies, ou plus récemment sur l’accident nucléaire de Fukushima, illustrent la défiance de toute la société. Quels sont les enjeux ? Quelle est la relation avec le travail et le salarié ?
Pour Patrick Chaskiel, sociologue et professeur à l’Université Paul Sabatier de Toulouse, depuis les années 1970, les produits et les process sont devenus des enjeux politiques et environnementaux. La mise en avant des risques technologiques traduit des tensions sur l’orientation de la production et de l’industrie. Ces tensions existent dans le nucléaire, depuis plus de quarante ans, alors qu’émergent de nouveaux débats concernant les nanotechnologies.
« Les nanotechnologies représentent aujourd’hui une bifurcation et il faut s’interroger sur le chemin à prendre, sur l’utilité sociale des produits », affirme le chercheur. L’approche a radicalement changé. Alors que les syndicats ont toujours lutté sur les mêmes fondamentaux : pour les salaires, pour les conditions de travail et la sécurité, contre le chômage, aujourd’hui analyse Patrick Chaskiel : « le second moteur de l’histoire est le risque technologique ». La société s’interroge sur les raisons d’être des activités.
Un premier tournant a eu lieu avec la prise de conscience tardive du drame de l’amiante dont les effets mortifères étaient connus depuis le débutdesannées50. Les industriels les ont ignorés et paradoxalement, les travailleurs de l’amiante ont été ses plus ardents défenseurs.
« La question de l’environnement, et donc de la santé, est une préoccupation récente qui a eu pour déclencheur la catastrophe d’AZF ». L’accident a provoqué, non sans tensions préalables, le rapprochement entre les organisations syndicales et les associations, jusque là seules porteuse de la problématique (2004-2005). La posture des syndicats évolue et Jean-Michel Petit, secrétaire général de la fédération de la chimie CGT signait, en avril 2006, une déclaration commune avec Jannick Jadot, directeur des campagnes de Greenpeace, sur la directive Reach1. « Le mouvement syndical a pris conscience que les risque technologiques peuvent entraîner des fermetures, d’unités de production ».
En ce qui concerne le nucléaire, les avis évoluent lentement et les organisations syndicales parlent aujourd’hui de bouquet énergétique (mix énergétique). Patrick Chaskiel rappelle aussi, que du côté des opposants : « Les antinucléaires n’ont jamais demandé l’arrêt de la recherche en physique nucléaire ».
Quant aux problématiques soulevées par les nanotechnologies, elles marquent, pour le chercheur, un tournant car, pour la première fois, il ne semble pas y avoir divergences entre les organisations syndicales et entre les organisations syndicales et les associations qui plaident pour un moratoire. A la lumière de ces questionnements, Patrick Chaskiel avance aussi l’hypothèse que le développement des grosses unités industrielles est suspendu et souligne par exemple que : « la politique de Total est de fermer, peu à peu, ses raffineries en France faute d’investir dans la sécurité. Les entreprises concentrent maintenant leur effort sur le produit pas sur le process. C’est aussi un tournant technologique qui fait bouger les lignes entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée ».
Si l’absence de débat public a renforcé la méfiance envers la science, « on nous cache tout on nous dit rien », l’indépendance fragile de l’information y tient aussi sa place : « la communication est aux mains des industriels y compris la presse » souligne un chercheur du CEA. « Quel crédit ont encore les chercheurs en quête de crédits ? » s’interroge, avec humour, un autre, d’autant que les industriels ont tendance à vouloir s’attacher la caution des universitaires dans l’objectif de faire passer leur communication. « Je ne suis pas là pour répondre à leur sollicitation et faire passer les idées sur la nanotechnologie » s’insurge Patrick Chaskiel. Reste que les chercheurs sont terriblement absents du débat public, n’ayant ni le temps ni les moyens de faire de la vulgarisation intelligente. Les syndicats eux-mêmes restent discrets dans le domaine, constate-t-il.
« Le développement de la science a-t-elle encore une place dans l’économie d’aujourd’hui ? » provoque un chercheur de l’Inserm. La question n’est pas si incongrue. Les laboratoires pharmaceutiques, eux aussi soumis à la tyrannie du court terme, ne cherchent plus de nouvelles molécules dont l’autorisation de mise sur le marché demande dix longues années. Ils sélectionnent leurs axes de recherche en fonction du marché et profitent des effets d’aubaine fiscale parce « qu’il n’y a plus de blockbuster qui donnent une rentabilité de 20% ».
 Les nanotechnologies, par la variété des disciplines et des domaines qu’elles touchent, l’hypersensibilité de leurs propriétés, soulèvent de nouveau la question de la santé au travail. « Si des progrès considérables ont été réalisés, au cours des décennies passées, de nouveaux risques spécifiques apparaissent qui n’excluent plus de nouvelles dégradations » avance Patrick Chaskiel. Pour lui, la structure même des nanotechnologies et des process de production interroge les organisations syndicales sur leurs propres structures : « On passe des grandes filières, cadres des négociation collectives, à un schéma de cycle du produit. Les problématiques de santé deviennent transversales ».
 La question de la nature du débat public sur le développement industriel reste posée. Comment les organisations syndicales, dont la base est sociale, peuvent-t-elles y participer et reprendre la main ?
(1) Directive reach :(Registration, evaluation and authorization of chemicals). Cadre réglementaire de gestion des substances chimiques.

calle

CR dans Cadres Infos N°682
PDF - 309 ko

Texte du CR
PDF - 396.6 ko
calle
calle